Position de thèse de Florence Prudhomme

Naviguer en temps de Révolution : le chevalier de L’Espine (1759-1826), de l’indépendance américaine au service de l’Autriche. Un destin au prisme de l’archéologie et de l’histoire.

Florence Prudhomme
Sorbonne Université, FED 4124

Thèse soutenue le 13 septembre 2019 à Sorbonne Université, le jury étant composé de Mesdames et Messieurs Olivier Chaline (professeur Sorbonne Université, directeur de la thèse), Michel Figeac (professeur, université Bordeaux-Montaigne), Caroline Le Mao (maître de conférences hdr, université Bordeaux-Montaigne), Sylviane Llinarès (professeure, université de Bretagne-Sud, Lorient) et Patrick Villiers (professeur émérite, université du Littoral, Boulogne).

Position de thèse

Objet de la recherche

Le mercredi 22 janvier 1783 sur la côte septentrionale d’Hispaniola, l’actuelle République dominicaine, se déroule une véritable course poursuite dont l’issue est fatale : le chevalier Joseph de L’Espine fait exploser sa corvette afin qu’elle ne tombe pas aux mains de l’escadre de dix-huit vaisseaux du contre-amiral britannique Samuel Hood. Cet événement se situe au cœur de la présente thèse dont l’objet est d’explorer les relations entre l’histoire et l’archéologie sous-marine afin de dresser la biographie d’un officier de la marine du XVIIIe siècle.

Contexte

Plus de deux cents ans plus tard, une épave très dégradée est signalée dans le même secteur. L’association Admat organise deux campagnes de fouilles, l’une en 2000 et l’autre en 2018, avec l’aval de l’ONPCS, la commission locale chargée de la protection du patrimoine subaquatique basée à Saint-Domingue. L’équipe archéologique effectue des plongées et tente d’identifier l’épave grâce au recueil de trois éléments au premier abord antinomiques. En effet, dans les restes de ce navire de construction typiquement américaine, les plongeurs trouvent plusieurs canons écossais de 9 livres fondus en 1778 à Carron et un bouton d’uniforme d’un régiment irlandais au service de la France . Ce type de bouton correspond bien à la période de participation des armées de Louis XVI à la guerre d’Indépendance américaine.

Enjeux

À ce stade, la problématique s’articule autour de trois axes : à la difficulté de la traçabilité de l’épave s’ajoute celle de l’étude des opérations secrètes et du renseignement naval au XVIIIe siècle. Comment étudier ce qui par nature essaie de ne laisser aucune trace ? Comment expliquer la présence de cette épave ? Comment identifier le navire et son capitaine à partir d’un simple bouton d’uniforme retrouvé sur l’épave ? Une longue recherche dans les archives permet d’identifier avec certitude la corvette royale française Dragon et son capitaine, l’enseigne de vaisseau Joseph de L’Espine. Débute alors une véritable enquête pour comprendre les enjeux de la mission de ce dernier. Cette tâche est déjà complexe mais l’établissement de la biographie de cet officier l’est encore plus : les éléments nécessaires sont éparpillés entre divers fonds d’archives français, maltais et autrichiens. Afin de faire toute la lumière sur le combat naval de janvier 1783, deux types de sources sont privilégiées sur la base de l’interdisciplinarité : l’analyse du mobilier archéologique complétée par les sources écrites retrouvées aux archives françaises liées à la perte du bâtiment.

Sources et méthode

Une fois les indices recueillis sur l’épave, la recherche se poursuit aux Archives nationales françaises où dans la sous-série Marine B4 une cote relative aux « campagnes aux Amériques » livre le rapport du chevalier de L’Espine relatif à son combat naval du 22 janvier 1783. Ce précieux document permet de relier la zone de son naufrage à l’emplacement de l’épave explorée . Les archives nous révèlent également les instructions données par les services de Louis XVI au chevalier de L’Espine. Parti de Brest en décembre 1782 avec le Dragon, L’Espine doit convoyer discrètement et le plus rapidement possible le capitaine du génie de Courrejeolles , porteur d’un courrier de la plus haute importance à remettre en mains propres au gouverneur de Saint-Domingue, le général de Bellecombe . Ce courrier chiffré du ministre de la Marine ordonne à Bellecombe de mettre à la disposition de Courrejeolles les moyens nécessaires à la prise des îles Turques au nord d’Hispaniola . Ces îles revêtent un caractère stratégique avec la présence de la Grande Saline qui permettrait au roi de France de s’assurer le monopole du sel dans toute la zone caraïbe. Reste à trouver le code et surtout les clés de chiffrement et de déchiffrement utilisées pour ce courrier secret. La recherche se révèle fructueuse avec la mise au jour du système de codage employé à cette époque. Le parcours du chevalier de L’Espine nous ouvre ainsi les portes du renseignement naval à l’occasion de sa mission particulière de janvier 1783, mais aussi dans le cadre d’un rapport rédigé en 1787 (pour le ministre de la marine La Luzerne) sur la Jamaïque britannique que le roi de France envisage de conquérir. Outre les écrits et rapports du chevalier de L’Espine, les sources écrites utilisées regroupent les ordonnances qui donnent le schéma administratif, le fonds Marine des Archives nationales qui constitue une véritable mine pour les campagnes en mer, les documents de l’ancien cabinet des titres de la Bibliothèque nationale de France qui renferme l’histoire des familles dans les séries carré d’Hozier, les archives des ports, les mémoires des autres officiers en particulier au moment de l’émigration sans oublier les archives privées familiales notamment les portraits de ses ancêtres. Même si le chevalier de L’Espine n’a laissé de son vivant aucun texte de mémoires, aucune confidence sur son exil dans une lettre adressée à un membre de sa famille, nous avons pu retracer son parcours grâce à son dossier militaire en particulier la série C7 des Archives nationales, c’est à dire les dossiers personnels des officiers, ses preuves de noblesse lors de son entrée dans l’ordre de Malte , des documents sur ses origines familiales et provençales issus des recueils de généalogie du comtat et du dauphiné. La méthode suivie consiste à recréer la continuité d’une trajectoire improbable contrariée par les affres de la Révolution et dont l’avenir prometteur d’un jeune officier de la marine est soudainement obscurci ne lui laissant d’autre possibilité que de fuir pour survivre. Afin de recréer le lien de ce parcours brisé, la consultation des archives françaises, maltaises et autrichiennes a permis de reconstituer le fil conducteur de ce jeune officier provençal devenu Graf von L’Espine au sein de la cour des Habsbourg.

Etat et perspective

Cette thèse présente le portrait d’un officier de la marine, le chevalier Joseph de L’Espine, agissant dans un triple espace : historique, géographique et au cœur de l’événement. Historique, car son parcours s’étend avant, pendant et après la Révolution française, du XVIIIe siècle au XIXe siècle. Géographique, car L’Espine sillonne l’Atlantique, la Méditerranée, l’Adriatique et la mer des Caraïbes. Quant aux événements, ils sont relatifs aux trois engagements de Joseph de L’Espine : officier de la marine au service du roi de France Louis XVI sur fond de guerre d’Indépendance américaine, puis chevalier de Malte au service de la religion, et enfin émigré noble au service d’une puissance étrangère, en l’occurrence l’Autriche. Tout au long du travail d’investigation mené sur les avatars de son parcours, on se demande quel homme se cache derrière l’uniforme. L’étude de ses origines familiales et de sa formation nous fournit une première piste. L’Espine reçoit dans sa prime jeunesse une éducation soignée et devient officier de la marine du fait de son appartenance à la noblesse provençale. À cette époque, la Provence sert de pépinière pour les officiers de la marine française. Par leurs états de services, son père et son frère aîné sont certainement à l’origine de son intégration comme garde de la marine à Toulon en 1775. Ses premiers embarquements, à bord de l’Aimable en 1778 et de la Friponne en 1781, font l’objet d’une étude approfondie afin de mieux comprendre son rôle et son évolution au sein de la marine royale française. Une autre piste nous est fournie par son attitude lorsqu’il est confronté aux menaces de la guerre d’Indépendance américaine, puis aux affres de la Révolution française. Il y montre toute son expérience professionnelle, doublée d’une forte capacité de résilience et d’adaptation à la conjoncture. Suite à son fait d’armes avec le Dragon, il reçoit le titre de Cincinnati. À peine rentré, il prend un congé pour faire ses caravanes de 1784 à 1786 à Malte, puis enchaîne sur une mission de renseignement naval en Jamaïque. À l’aube de la Révolution française, l’accent est mis alors sur les conditions de son départ forcé, entraînant dans sa fuite son neveu Louis-Étienne de L’Espine qui se met lui aussi au service de l’Autriche comme officier de la marine . L’ascension de Joseph de L’Espine au sein de la toute naissante marine austro-vénitienne débouche sur des postes à responsabilités et plusieurs commandements lui sont confiés à Venise ou à Trieste. Nous essayons de comprendre pourquoi – alors qu’il est fait chevalier de Saint-Louis en 1816 – il ne retourne pas en France au moment de la Restauration et décide de rester définitivement au service des Habsbourg jusqu’à son décès en décembre 1826. À l’instar du marquis de Traversay entré au service impérial de la marine russe , le destin du chevalier de L’Espine, loin d’être brisé par l’émigration, y trouve sa pleine mesure : il est Feldmarschall-Leutnant en 1813, chambellan en 1822, titre accordé aux officiers étrangers en gage de reconnaissance, pour finir sa carrière comme gouverneur militaire de Milan en 1825. Malgré les vicissitudes de son parcours, les risques pris lors des combats, les conditions déplorables de navigation de l’époque, il a toujours su tirer son épingle du jeu et rester fidèle à la monarchie par un transfert de la France à l’Autriche. Quant aux perspectives, trois orientations restent à privilégier qui sont d’une part la poursuite d’une nouvelle campagne de fouilles sous-marine du Dragon, d’autre part la constitution d’un corpus sur les méthodes de chiffrement et déchiffrement utilisées au XVIIIe siècle puis, en dernier lieu, la mise en place d’une étude prosopographique des émigrés français ayant choisi l’Autriche comme pays d’accueil.